Libres ! par Négar Djavadi

« Libres ! »

Je vais vous parler d’une photo. Une jeune femme de dos, en robe rouge aux manches retroussées. Les bras volontairement très écartés, elle tient entre ses mains un grand foulard fouetté par le vent. Le cou est droit, presque arrogant. Les cheveux sont longs, attachés en un chignon flou. Elle est debout sur une colline, sur les hauteurs de la ville. Cette ville, à laquelle elle fait face et qu’elle semble regarder droit dans les yeux, se découpe en contrebas, tapissée d’une couche de pollution. À quelques mètres d’elle, sur la droite, quelques arbres et une grue. Le ciel diffuse la lumière déclinante du crépuscule. Mais le soleil est encore là, laissant deviner une journée chaude d’été.

Cette photo, prise en 2015, n’a rien d’extraordinaire en soi, si ce n’est l’énergie de ces bras qui retiennent le foulard. Mais si je vous dis qu’elle a été prise à Téhéran, que cette jeune femme est Iranienne et que ce foulard, brandi à la face du monde, elle est obligée de le porter toute la journée, en bas, dans cette ville qu’elle domine à cet instant de son corps frêle, sans quoi elle risque arrestation, coups de cravache et humiliations,… alors cette photo raconte une autre histoire : celle d’une jeune Iranienne qui a échappé à la ville, à sa cruauté et à sa répression, pour se débarrasser enfin de ce bout de tissu, qu’on veut symbole de vertu, mais qui est devenu symbole d’oppression. La photo montre non seulement cette libération, mais elle veut le faire savoir. La partager. Dire qu’elle est possible. Et en effet, elle l’est puisque des photos de ce genre, des photos dont la légende pourrait être « Libre ! » ­— au singulier suivi d’un point d’exclamation — , toujours prises loin de la ville et loin de la foule, se sont déversées sur la toile et les réseaux sociaux comme soufflées par le vent. Un vent de liberté — ou plutôt une tempête vue de Téhéran — créé spontanément par des centaines de femmes. En quelques jours, le « je » est devenu « nous ». « Libre » a pris un « s ». Un mouvement est né.

Par le biais de ces photos, souvent prises avec un smartphone, sans mise au point, sans notion de cadrage ou de distance, ces femmes se sont extirpées d’un coup de l’anonymat dans lequel les plonge chaque jour le foulard, les faisant toutes se ressembler, afin de se montrer telles qu’elles sont vraiment. Un visage encadré de cheveux, un corps qui n’a rien de honteux, rien de menaçant. Leur corps intime, leur corps à elles, et non ce corps politisé objet d’un pouvoir qui l’utilise depuis des décennies pour façonner une société angoissée et totalitaire. En offrant leur corps au regard de tous, ces femmes de tout âge et tout milieu social affirment que malgré les lois et les interdits, ce corps n’est pas un corps « privé », propriété d’un mari qui seul a le droit de le voir dans son entièreté, ni d’un État qui décide de son destin. En enlevant leur déguisement, dans un pays où le degré de déguisement est indice de croyance, elles font passer en douceur et sans revendication ce corps de la théorie à la réalité. De l’abstraction à la sensorialité. Terrestre, dionysiaque, c’est ici et maintenant qu’il veut vivre. Il ne veut pas se cacher pour mériter un au-delà fantasmé. Le paradis est là, dans cette lumière à laquelle elles offrent leur visage, dans cette nature qui les entoure, et elles ont tout simplement le droit, elles aussi, d’en profiter. D’ailleurs, maintenant que le foulard ne couvre plus ni leurs cheveux ni leur cou, remarquons que le ciel ne leur est pas tombé sur la tête ! Aucune foudre divine n’est venue les frapper pour les punir et les transformer en statue de sel. Aucun déchaînement ne bouscule la tranquillité du paysage alentour.

À l’évidence, ces femmes ont créé une nouvelle catégorie de photographies. La photo-résistance. La photo, non pour montrer que ce que je vois « a été », mais pour montrer que ce que je vois « peut être ». L’image d’un monde qui a pourtant existé autrefois et qui a été anéanti. Un monde aujourd’hui à reconquérir. Mais au-delà de l’énergie que ces photos dégagent, au-delà de ces sourires qui nous rappellent, à nous qui les regardons sur nos écrans, à quel point la liberté est savoureuse, une mélancolie traverse ces images. Car nous savons que viendra un moment où chacune de ces femmes devra quitter cet espace désert où un acte a été posé, une photo a été prise, pour retourner à sa vie. Et là, dans cette ville tentaculaire où seule compte la loi du plus fort, personne ne sait ce qui les attend.

Négar Djavadi