Discours de Vincent Monadé

Vendredi 20 novembre, pour le coup d’envoi de ‪‎Lettres du monde – Hautes Tensions 2015, Vincent Monadé, président du Centre national du livre (CNL), a partagé un texte qu’il a composé pour l’occasion. Nous avons été extrêmement touchés par sa parole et sommes heureux de la partager avec vous.

« Mon discours ce soir, j’en suis désolé, ne sera pas très institutionnel. J’ai bien conscience qu’on attend de moi un discours où résonnent les mots de République, d’unité nationale, de barbarie, de culture…

Mais, ce soir, j’ai choisi de parler des pouvoirs de la littérature.

Je ne comprends pas ce monde, pas plus que mes enfants. Je fais semblant, j’ai de grandes idées péremptoires, des débats, des terrasses qui se transforment en lieux de mots forts et définitifs. De plus en plus définitifs à mesure que le vin coule.

Car, disons-le, si nous continuons tous de résister avec autant de vigueur, nous les Parisiens, nous serons morts d’une cirrhose dans deux ans.

Je ne comprends pas ce monde, je fais semblant.

Et, depuis vendredi dernier, j’attends le soir pour ne plus chercher à le comprendre et pleurer. Rien ne me console.

Ni mes enfants, ni la télévision, ni la mort du cerveau des attentats, cette oxymore inacceptable.

Rien, pas même République couverte de bougies et de fleurs, pas même Charonne, pas même ces pèlerinages dans ma ville, la plus belle de toutes, où j’ai grandi, que j’ai quittée, à laquelle je suis toujours revenu. Rien, pas même hier ce Beaujolais nouveau toujours aussi mauvais et qui fut, surtout, une soirée pour nous aimer et nous tenir chaud sur des terrasses bondées.

Alors ? Alors je lis. C’est le seul refuge qui me reste.

Je finis un gros pavé de fantasy, un grand livre de Rothfuss chez Bragelonne, puis j’attaquerai Pierre Senges et son Achab, j’en salive. Puis Mathias Enard, pas lu encore mais dont j’ai tant aimé Zone. Puis Claro et son Crash-test. Et Hemingway, Paris est une fête.

Ce week-end atroce où j’ai retweeté, comme tant d’autres, les photographies de gens dont les familles ne savaient pas s’ils étaient vivants ou morts, où j’ai accompagné ma fille prendre un gâteau et un chocolat chez Angelina parce que la vie doit continuer et où j’ai passé deux heures les yeux rivés sur la porte d’entrée à surveiller tous ceux qui la passaient, j’ai lu Denis Lehane, fini un livre sur la bataille des Ardennes d’Antony Bevor, avalé le denier Indridasson que m’avait recommandé mon libraire.

Les seuls moments où je n’ai pas eu peur, les seuls moments où je n’ai pas été infiniment triste, les seuls moments arrachés à notre douleur et à notre sidération, ce sont les livres qui me les ont offerts. 

Toute ma vie, qui s’allonge à ma surprise renouvelée, ils ont été mon baume et ma consolation. Dumas m’a aidé à passer l’enfance, Zola l’adolescence, j’ai enterré certains de mes morts avec Pavese, London, marié des amis avec Roal Dahl… Et Baudelaire m’a permis d’embrasser ma première fille.

Je ne crois pas que la littérature change le monde. Je crois que les livres nous aident à penser, à réfléchir, à devenir des citoyens conscients, à transmettre… Mais qu’ils ne changent rien. Ils nous changent nous. Et nous, nous changeons le monde.

Je crois que les livres, en revanche, peuvent rassasier notre besoin de consolation. Je crois qu’ils sont nos amis, nos amis parmi les plus proches, des êtres qui nous aiment, et que nous aimons. Et je crois que chaque chagrin que j’ai eu, aussi profond soit-il, a atteint un livre comme un socle sur lequel j’ai pu appuyer pour remonter. Et continuer à vivre.

Voilà pourquoi je suis ici ce soir. Voilà pourquoi ce festival Lettres du Monde est important et voilà pourquoi je remercie ceux qui le font de l’avoir maintenu, envers et contre tout. Voilà pourquoi la littérature est essentielle, et ceux qui la font, ceux qui la produisent, ceux qui la vendent. Et ceux qui la lisent.

Vous savez, tout ce dernier week-end, les gens dont j’envoyais les photos partout, et bien ils sont morts. Je l’ai su heure après heure, jour après jour, quand des messages des familles, plein de dignité, nous arrivaient.

Lundi, je suis retourné travailler. Il restait une lueur ; elle s’appelait Lola Ouzounian, et elle avait 17 ans et on ne la trouvait pas. Même cette lueur, ces aburtis l’ont éteinte.

Mercredi matin, comme tant d’autres, j’ai appris sa mort. J’étais au travail. J’ai éteint l’ordi, j’ai décroché le téléphone, coupé le mobile et j’ai lu, éhonté, durant quelques minutes. Je serai incapable de vous dire ce que j’ai lu, j’ai attrapé un livre parmi ceux qui s’empilent sur mon bureau. Mais cela m’a fait du bien. Je n’ai pas cessé d’être triste, triste de toute cette mort ; j’ai pu continuer.

Lire nous sauve. Et jouer et écouter de la musique, et faire et voir des films, du théâtre, de la danse, et sculpter et peindre. Et aimer les nôtres, et Paris, et la France. Et boire des verres avec nos amis musulmans, juifs, chrétiens, athées. Et être laïcs et républicains. 

Alors, pour terminer ce discours, je n’aurais qu’un mot, un mot qui résume aujourd’hui toute ma ville, et ce que nous ne cesserons jamais d’être, nous les parisiens, nous les français, en plus d’être désagréables, gueulards, drôles, et d’avoir les plus belles femmes de la terre.

Ce mot, et je m’excuse de le prononcer à Bordeaux, ce mot c’est : « Champagne ! ».

Merci. »

Vincent Monadé, le 20 novembre 2015

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